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Jeanne Bouvier 1865-1953, ouvrière, responsable syndicale, féministe et écrivaine
Jeanne Bouvier 1865-1953, ouvrière, responsable syndicale, féministe et écrivaine
Denis Serve-CGD et CGDC (Romans)
Née en Isère et décédée à Neuilly-sur-Seine, ouvrière chemisière-lingère à Paris, Jeanne Bouvier a été une syndicaliste de la CGT pendant 27 ans; malgré une activité militante incontestable dans diverses instances nationales et internationales, sa notoriété actuelle est faible. Issue d’une famille modeste et peu cultivée, Jeanne fréquente des comités d’études syndicales, les connaissances alors acquises lui permettent d’accéder à des responsabilités au sein de la Bourse du Travail de Paris et des syndicats CGT de la Seine. Son expertise sur le travail des femmes est reconnue dès 1915 et en 1919, Jeanne est avec Léon Jouhaux dans la délégation française à la première Conférence internationale du travail à Washington.
Marcel Bouvier (1834-1907) est le septième et dernier enfant d’un couple de propriétaires cultivateurs de Bougé-Chambalud en Isère, commune où il se marie en 1861 avec Marie Louise Grenouiller (1842-1905/), fille de cultivateurs; ils y deviennent parents d’un fils né en 1862. Marcel est alors tonnelier et il ne peut jouir de suite des biens hérités de son père1 . Il cesse cette activité et emmène sa famille à Salaise-sur-Sanne où il est dit ‘homme d’équipe de la station’ lors de la naissance de sa fille Jeanne en février 1865. Durant les années 1868/1869 la famille réside dans la Drôme à Saint-Rambert-d’Albon où le père est employé au chemin de fer lors de la naissance d’un fils en 1868 et de son décès le jour de Noël 1869 à l’âge de 13 mois. En 1870, Marcel Bouvier est de nouveau à Bougé-Chambalud, il reprend son activité de tonnelier citée en 1871 et 1874 lors de la naissance de deux autres fils. Il dispose alors de la petite maison et de terrains obtenus en héritage. Pendant 8 mois en 1875, sa fille Jeanne est en pension dans une école religieuse de la proche commune drômoise d’Épinouze où elle apprend surtout le catéchisme (S1). Durant les années 1874/1875, l’attaque du phylloxéra sur les vignes entraîne une très forte baisse de l’activité de tonnelier de Marcel Bouvier; en 1876, la famille est ruinée et se trouve contrainte de vendre tous ses biens .
Une adolescence de labeur
L’errance de la famille se poursuit, en 1876, elle réside en location à Saint-Symphorien-d’Ozon. C’est dans une usine de moulinage de soie de cette localité que Jeanne Bouvier, alors âgée de onze ans, devient une ouvrière affligée par treize heures de travail quotidien pour cinquante centimes de salaire journalier. Ce maigre revenu incite Jeanne à quitter cette usine et aller seule à Vienne pour travailler dans une fabrique lui procurant nourriture et logement (S2). Marcel Bouvier a des difficultés pour trouver un travail régulier et payer son loyer, la misère récurrente s’accompagne d’une désunion de son couple. En février 1879, la mère de famille emmène Jeanne, alors âgée de quatorze ans, à Paris auprès de lointains cousins où elle est hébergée un certain temps (S3). Elle est d’abord employée comme domestique dans des familles de petits boutiquiers, puis elle entre dans une fabrique de chapeaux où les faibles salaires, et l’absence de perspective d’augmentation, l’incitent à chercher un autre travail2 (S4). En 1890, alors âgée de 25 ans, Jeanne trouve un emploi plus convenable et stable dans une grande maison de couture près de l’Opéra où elle exerce comme ouvrière chemisière-lingère. C’est dans ce milieu, au contact de clientes lectrices du journal féministe ‘‘La Fronde’’ fondé en 1897, que Jeanne découvre le syndicalisme par le biais du féminisme.
Les débuts de l’engagement syndical
En 1898, Jeanne Bouvier se rend à la Bourse du Travail de Paris et s’inscrit au syndicat des couturières-lingères, elle s’intéresse particulièrement aux questions sociales en suivant avec application les réunions de divers comités d’études syndicales, le soir après sa journée de travail. Dès 1900, elle est une militante opiniâtre de la Bourse du Travail au sein de la fédération de l’habillement; son engagement est lié à la prise de conscience de l’injustice, des bas salaires, des vexations et de la soumission des femmes. L’investissement syndical devient la grande affaire de la vie de Jeanne dont l’état de célibataire l’exempte de contrainte familiale.
En octobre 1901, Jeanne débute sa longue carrière de représentante syndicale suite à son élection comme membre des conseils du travail du département de la Seine (3e conseil, section mode). La même année, elle est élue à la Commission administrative de la Bourse du Travail dont elle reste membre jusqu’en 1906. En 1902, elle prouve qu’elle maîtrise parfaitement son métier de chemisière-lingère en obtenant une médaille d’or à l’exposition des arts et métiers féminins de la ville de Paris (S2).
En 1903, Jeanne Bouvier est élue membre du Conseil national supérieur du travail et elle est réélue en 1909.
Plus tard, au sein de ce Conseil, elle participera aux travaux préparatoires du texte de la loi du 10 juillet 1915 sur le travail à domicile, loi instituant un contrôle de l’emploi des salariés à domicile et tentant de leur assurer un minimum de salaire. En effet, dès 1905, Jeanne s’intéresse beaucoup au sort des travailleurs à domicile trop souvent exploités; en 1910 à Bruxelles et en 1912 à Zurich, elle est déléguée à des congrès internationaux dédiés à ce sujet. De 1916 à 1930, Jeanne participe aux travaux de l’Office du travail à domicile qui essaie d’obtenir une révision de la loi de juillet 1915.
Dans les années 1915/1920, Jeanne soutient les partisans de la promulgation d’une loi sur les retraites ouvrières et les assurances sociales. Militante socialiste et féministe, elle adhère à la section française des femmes pour la Paix permanente.
Une activité syndicale foisonnante en 1919-1925
En janvier 1919, Jeanne Bouvier se présente sans succès à l’élection de la commission exécutive de l’Union des syndicats CGT de la Seine, elle n’est pas davantage élue en décembre 1920. En octobre 1919, Jeanne est aux côtés de Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, dans la délégation française en partance pour aller à Washington afin de participer à la première Conférence internationale du travail avec des représentants de différents gouvernements ainsi que des délégués du patronat et du salariat. Cette conférence est organisée sous les auspices de la Société des nations (SDN) pour mettre en œuvre les éléments du traité de Versailles concernant le monde du travail, elle va déboucher sur la création de l’Organisation internationale du travail (OIT). Dans le cadre de cette conférence, se déroule un Congrès international du travail féminin auquel participe Jeanne Bouvier et une autre française (S2).
Le développement du syndicalisme féminin est au centre de l’activité militante de Jeanne. En août 1920, dans un article publié par le journal l’Humanité, elle exhorte les femmes à défendre la journée de huit heures de travail.
En février 1921, Jeanne est élue membre de la Commission administrative de la Bourse du Travail de Paris, mais elle n’est pas réélue en 1923. En octobre 1921, elle est l’une des quatre déléguées CGT au Congrès international féminin organisé à Genève. De 1919 à 1923, Jeanne participe à plusieurs congrès confédéraux de la CGT où elle présente des rapports sur les Assurances sociales et les retraites ouvrières, deux sujets sur lesquels elle a acquis une expertise depuis les années 1910/1915. Elle intervient aussi pour dénoncer les difficiles situations des travailleuses à domicile (S2). En septembre 1921, lors d’un comité confédéral national , elle est élue membre de la Commission administrative de la CGT.
En 1923, Jeanne est déléguée au XVIIIe congrès de la CGT mais elle semble avoir été en conflit avec Léon Jouhaux à propos de la place des femmes dans le syndicalisme, elle désapprouve son refus de militer en faveur de la création d’un système de prévention sociale (retraites ouvrières et assurance maladie). En cette même année, elle n’est pas réélue à la Commission administrative de la CGT et elle perd son emploi rétribué à la Bourse du Travail de Paris.
En 1925, Jeanne critique l’inaction du délégué de la CGT à une Conférence internationale du travail et elle démissionne de son syndicat de la chemiserie-lingerie3. Ainsi, elle quitte la CGT après 27 années de présence dans une organisation ayant accompagné son parcours de modeste ouvrière atteignant un statut de militante syndicaliste renommée assorti de responsabilités de haut niveau.
Une fin de vie consacrée à l’écriture
Après cette rupture avec le syndicalisme, Jeanne Bouvier se consacre à l’écriture en abordant principalement des sujets historiques. Elle est une lectrice assidue de la Bibliothèque nationale et des Archives nationales. La multitude des sources consultées lui permet de rédiger de nombreuses notices pour un projet de Dictionnaire des femmes célèbres qu’elle n’a pas achevé. Parmi ses ouvrages honorant des femmes, il convient de citer ‘La lingerie et les lingères’ publié en 1928 et une œuvre féministe ‘Les femmes pendant la Révolution’ parue en 1936. Durant toute cette époque, elle se consacre surtout à la rédaction de ‘Mes Mémoires ou 59 années d’activité industrielle, sociale et intellectuelle d’une ouvrière 1876-1935’ publié en 1936 dont une réédition commentée paraît en 1983 (S3). Dans ce livre Jeanne dévoile son enfance dans une famille pauvre, son entrée à l’usine dès l’âge de onze ans, puis les multiples difficultés surmontées après son arrivée à Paris à l’âge de quatorze ans (S4). Elle s’épanche longuement sur son passé d’ouvrière inculte que le syndicalisme a formée avant de la rejeter (S5). Son engagement de militante au service d’un féminisme social est en partie illustré par cette phrase«Je compris alors, dès 1899, que le féminisme est un tout:si telle question n’intéresse qu’une catégorie de femmes; la solidarité doit exister pour obtenir les améliorations qui seront utiles à toutes; le droit de vote est indispensable pour faire cesser ces anomalies». Jeanne fait un don de trois mètres d’archives à la bibliothèque Bouglé-Mariani, ultérieurement elles sont transférées à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Jeanne décède en 1953, totalement oubliée, dans l’hospice de la fondation Galignani à Neuilly-sur-Seine. Son acte de décès mentionne qu’elle est célibataire et femme de lettres.
En guise de conclusion
Deux extraits de documents honorant Jeanne Bouvier permettent de mieux apprécier ses engagements tout au long d’une existence peu ordinaire.
* En mai 2021, Anthony Cerveaux rédige un texte consacré à Jeanne, contenant de nombreuses citations tirées de ses Mémoires, et débutant ainsi:«Issue d’un milieu très pauvre, jeune militante féministe, syndicaliste, élue représentante et écrivaine, Jeanne Bouvier a traversé le changement de siècle en mêlant ses mandats aux combats sociaux de l’époque. Elle est l’une des rares à avoir livré un témoignage sincère et spontané dans ses Mémoires qui résonnent aujourd’hui comme le ‘marmonnement’ d’un monde en plein mouvement» (S6).
* Voici une appréciation de l’historien D. Armogathe dans son texte d’introduction à la réédition des Mémoires de Jeanne:«Jeanne Bouvier représente le cas à peu près unique d’une ouvrière inculte et isolée entrant à la CGT par les effets de la propagande féministe, y occupant un poste de responsabilité, y étant souvent et longtemps écoutée, puis devenue suspecte en raison même de ses attaches sentimentales au milieu féminin»(S3).
Notes
1 Marcel Bouvier avait deux frères aînés, André né en 1821, propriétaire cultivateur lors de son mariage en 1845 et Jean Louis né en 1825 , cultivateur lors de son mariage en 1850 et lors de la naissance de ses enfants de 1855 à 1872. Ces deux frères résident à Bougé-Chambalud où ils poursuivent probablement l’exploitation de la plus grande partie de la ferme paternelle. Avec son statut de benjamin de la fratrie, Marcel a peut-être été désavantagé en terme d’héritage. De plus, il ne peut disposer de suite des biens reçus (maison, terre et prairie) alors loués et dont il doit attendre l’expiration des baux pour en prendre possession (S3, chapitre ‘Mon enfance’).
2 Les premiers emplois de Jeanne à Paris, les conditions matérielles de son existence (logements, divers frais de nourriture et d’habillement, etc…) sont décrits dans les pages 84/85 de ses Mémoires (réédition de 1983, cf S3) présentées sous le titre ‘Une ouvrière à Paris à la fin du XIXe siècle’ comme sujet de travail pour des étudiants lyonnais (S4).
3 On relève une différence entre la notice du dictionnaire Maitron indiquant une démission de Jeanne et celle de Wikipédia où elle est dite exclue de la CGT. Une exclusion a pu se produire suite à divers désaccords survenus entre Jeanne et Léon Jouhaux depuis 1923, de plus, elle avait apparemment peu apprécié le fait que le leader de la CGT ait inclus sa maîtresse dans la délégation officielle au congrès de Washington en 1919.
Sources
Relevés du CGD et du CGDC, AD 26 et AD 38 en ligne, Geneanet Premium.
Jeanne Bouvier 1865


